«Madame Guyon a été une véritable précurseure de l’œcuménisme spirituel»

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«Madame Guyon a été une véritable précurseure de l’œcuménisme spirituel»

16 novembre 2017
oecuménisme
Mystique française du XVIIe siècle, emprisonnée pour ses écrits, Madame Guyon a développé une spiritualité d’une extrême singularité pour l’époque. A l’occasion du tricentenaire de sa mort, l’Institut romand de systématique et d’éthique organise un colloque international du 23 au 25 novembre, à l’Université de Genève.

Jeanne-Marie Bouvier de la Motte (1648-1717), mieux connue sous le nom de Madame Guyon, a fait preuve d’une indépendance intellectuelle inouïe revendiquant une liberté d’expression dans sa vie religieuse et sociale. Auteure de plusieurs ouvrages, cette mystique française catholique et laïque sous le règne du Roi soleil a développé une théorie spirituelle qui lui a valu sept années d’emprisonnement à la Bastille. A l’occasion du tricentenaire de sa mort, l’Institut romand de systématique et d’éthique (IRSE) propose un colloque sur sa vie et son œuvre, du 23 au 25 novembre à l’Université de Genève. Rencontre avec Ghislain Waterlot, professeur de philosophie de la religion et d’éthique, et Mariel Mazzocco, collaboratrice scientifique, tous deux à l’origine de cet événement.

Madame Guyon a développé la théorie du «pur amour», en quoi consiste-t-elle?

Mariel Mazzocco: La doctrine du «pur amour» est fondée sur l’idée d’un amour de Dieu désintéressé, sans rien attendre en retour. Par exemple, il ne s’agit pas de bien se comporter pour éviter l’enfer, mais simplement par amour du prochain. De plus, qu’il s’agisse de l’amour des autres ou de Dieu, il importe d’en exclure toute possessivité.

En quoi cette femme est-elle une figure exceptionnelle, ses propos sont-ils novateurs? 

MM: Non, sa théorie n’est pas novatrice. Par contre, le fait d’être une femme laïque au XVIIe siècle et d’aborder des questions de religion est exceptionnel. Les femmes n’avaient pas accès à la théologie et ne devaient pas se mêler de religion. Si elles avaient des visions mystiques, c’était admis et reconnu, car Dieu les leur avait accordées, mais dire Dieu, a fortiori enseigner un certain type de relation à Dieu était complètement exclu pour elles. 

Ghislain Waterlot: En fait, sa manière même d’agir la rend exceptionnelle: une sorte d’apostolat spirituel qu’elle faisait très librement, en refusant toute inscription institutionnelle. Pour l’époque, c’était subversif. Elle voulait la liberté, laisser l’esprit de Dieu agir librement. 

Comment agissait-elle?

MM: Quand elle arrive à Versailles, son message est à la fois perturbant et séduisant. Elle va essayer de transformer de manière très fine la vie sociale. Par exemple, elle utilise des airs d’opéra à la mode en y remplaçant le texte par des paroles spirituelles qu’elle a écrites.

GW: Il y a quelque chose de très protestant dans sa démarche: l’idée de sanctifier la vie quotidienne. Elle diffuse une manière de vivre en présence de Dieu, de transfigurer la vie, de la convertir de l’intérieur. Alors que dans le catholicisme de son temps, l’attention se concentre sur le péché et l’acte de contrition dont on ne se préoccupe pas toujours de mesurer la sincérité. 

Pourquoi a-t-elle été condamnée, l’Eglise catholique se sentait-elle menacée?

MM: On l’accuse de quiétisme (une doctrine mystique condamnée comme hérétique par l’Eglise catholique en 1687 proche du «pur amour» développé par Madame Guyon ndlr.), mais avec une relecture contemporaine relevant un peu des études de genre, on constate surtout qu’elle était inclassable donc menaçante. Elle se mêlait de problématiques qui ne la concernaient pas. Dans la mesure où elle veut communiquer et enseigner, les choses se passent très mal, puisque cela relève du domaine des hommes. 

GW: L’enjeu à Versailles était surtout politique. Depuis peu de temps, la religion catholique était devenue gallicane en France, c’est-à-dire qu’elle dépendait d’abord du pouvoir royal. Alors que Madame Guyon évoluait à la Cour, ses propos et son comportement auraient pu déstabiliser l’organisation religieuse telle que le roi l’avait voulue. Sa doctrine a, certes, été condamnée par le pape Innocent XII, mais à la demande de Louis XIV. 

Quelle était la position protestante par rapport à ce genre de figure, à cette époque?

GW: Après son emprisonnement, elle part vivre en résidence surveillée à Blois et de nombreux protestants viennent lui rendre visite. Jamais elle n’a voulu les convertir ni renoncer au catholicisme.

MM: Elle a été une véritable précurseure de l’œcuménisme spirituel. D’ailleurs, après sa mort, elle a été éditée par des protestants. D’abord par Pierre Poiret, un pasteur qui a eu l’occasion de la rencontrer à Blois, puis par le théologien lausannois Dutoit-Membrini à la fin du XVIIIe siècle qui a créé un cercle où on lisait ses écrits.

Quels courants ont été influencés par sa pensée?

GW: Principalement les protestants de Suisse, les piétistes d’Allemagne du Nord et les méthodistes anglo-américains. Elle n’est jamais tombée dans l’oubli. Sa pensée ridiculisée par l’Eglise catholique a été réhabilitée dans les milieux francophones à la fin du XIXe siècle. 

La biographie

Jeanne-Marie Bouvier de La Motte, appelée Madame Guyon, est née à Montargis en 1648 dans une famille de petite noblesse. Mariée à 16 ans à un homme qui en avait près de 40, Jacques Guyon, elle a eu cinq enfants dont seulement trois ont survécu à l’âge adulte. Dans ces mêmes années, elle vit une expérience spirituelle forte qui l’isole dans son milieu. A 28 ans, elle se retrouve veuve et décide de voyager remplissant une sorte de vocation qu’elle découvre progressivement. Elle part à Gex, Thonon, Grenoble, Marseille, puis en Italie. En 1686, à l’âge de 38 ans, elle s’installe à la Cour de Versailles. Neuf ans plus tard, elle est emprisonnée sur «lettre de cachet» du roi, c’est-à-dire sans jugement ni procès. A sa sortie de prison, elle s’installe dans une résidence à Blois jusqu’à la fin de sa vie en 1717.

 

Le colloque

Le colloque international «Madame Guyon, mystique et politique à la Cour de Versailles» se déroulera du jeudi 23 novembre à 9h au samedi 25 à 12h, à l’Université de Genève. Rassemblement de nombreux spécialistes, cette rencontre ouverte à tous s’inscrit également dans un projet du Fonds national suisse autour des enjeux politiques et éthiques de la mystique de Madame Guyon. Le jeudi à 17h30, un ensemble de musique baroque interprétera pour la première fois les cantiques spirituels de cette mystique sur des airs de Jean-Baptiste Lully, tels qu’elle les avait orchestrés à l’époque.