La parole aux musulmans

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Chapelets et Coran. Salle de prière de la mosquée de Payerne © Keystone / Laurent Gilliéron

La parole aux musulmans

Les imams doivent-ils être formés pour mieux s’adapter aux attentes des musulmans de Suisse? Nous sommes allés interroger les principaux concernés.

Les musulmans que nous avons rencontrés sont unanimes: être imam en Suisse ne s’improvise pas. La théologie islamique autant que la culture suisse sont des bagages indispensables pour les responsables religieux exerçant sur le territoire helvétique. Pourtant, il s’agit de deux cursus complémentaires. Se familiariser avec les valeurs du pays sur les bancs des universités suisses, pourquoi pas? Mais la théologie islamique devrait être dispensée par des professionnels musulmans, expliquent en substance les personnes questionnées. Les formations proposées par les Universités de Fribourg et Genève sont globalement vues d’un bon œil. A l’heure où les imams se forment à l’étranger, il est indispensable que ceux-ci maîtrisent le français et soient familiers des lois suisses, parce qu’ils doivent pouvoir les transmettre à la communauté, affirment nos intervenants.

Les bons élèves

Fehim Abazi a sauté sur l’occasion et s’est inscrit au premier module de la formation offerte par l’Université de Genève l’automne dernier. Son objectif: maîtriser la langue française. Depuis quatre ans, il est en Suisse, imam du Centre d’intégration islamique et culturel albanais de Lausanne qui rassemble 200 personnes. Il comprend le français mais il est loin de le parler couramment. L’entretien se déroule d’ailleurs avec l’aide d’un traducteur improvisé. «Maîtriser la langue française, connaître les lois et la culture suisse est essentiel pour communiquer avec les fidèles de la communauté. L’imam doit être un exemple. Je suis reconnaissant envers la Suisse qui m’offre la chance de me former», explique-t-il. Aujourd’hui, le semestre d’hiver est terminé et Fehim Abazi n’a pas rempilé. Son engagement à 100 % pour sa communauté l’en empêche. Il le regrette. Il n’a donc pas croisé Vahid Khoshideh. Ce pharmacien suisse, d’origine iranienne et musulman chiite suit lui aussi la formation à Genève. Il vit en Suisse depuis l’âge de 15 ans et le français n’a plus de secret pour lui. Il a donc commencé les cours au semestre de ce printemps.

Il est le président de l’Association islamique et culturelle d’Ahl-El-Bayt de Genève. Sans pour autant être imam, il accomplit auprès de sa communauté les tâches généralement attribuées à cette fonction. La communauté se rassemble dans un appartement genevois, et regroupe près d’une centaine de fidèles afghans, irakiens, libanais, iraniens et indo-pakistanais. Cette formation est l’occasion pour Vahid Khoshideh d’en apprendre plus sur le système politique suisse, notamment, et d’acquérir un diplôme. «Symboliquement, c’est aussi une façon de briser les préjugés et d’envoyer un message d’intégration à la société. Et puis, je suis curieux de savoir ce que les professeurs vont dire de l’islam et de l’école chiite!», confie-t-il avec humour.

Tous n’accordent pas la même valeur à ces formations. «Nous n’y participons pas. Nos membres sont intégrés depuis des décennies à la société suisse et sont dans leur grande majorité citoyens à part entière de ce pays. Quant à notre imam, il est Suisse, il parle le français et a une formation universitaire. Se former relève du choix personnel de l’imam et non d’une volonté de la communauté», explique Saadoon Havar, porte-parole du Centre islamique de Neuchâtel qui réunit une centaine de fidèles, pour la plupart suisses ou naturalisés. Mais ce centre travaille en étroite collaboration avec la mosquée de Lausanne sur les programmes de formationdes imams et enseignants qu’elle a mis en place dans les années 1990.

Celal Yilmaz, responsable du centre islamique et culturel turc de Lausanne, abonde en ce sens. «Plus que la formation elle-même, c’est la démarche qui me dérange. Je la perçois comme une imposition de l’Etat. Elle est l’expression du contexte politique actuel tendu entourant les musulmans et dont nous sommes les premières victimes. Et personne n’est venu nous demander notre avis», explique-t-il, agacé. Installée à Chavannes-près-Renens (VD), sa communauté, hanafite, vit des dons de sa centaine de membres. Les imams sont envoyés par le gouvernement turc, par l’intermédiaire du Dyanet, le Département des affaires religieuses basé à Zurich.

Un décalage avec la jeunesse

Sur un point, tous s’accordent cependant: la venue d’imams formés à l’étranger n’est pas adaptée à la communauté musulmane en Suisse. «Il est aujourd’hui fondamental que nos responsables religieux suivent une formation en Suisse ou en Europe, affirme Saâd Dhif, secrétaire général de l’association des fribourgeois musulmans Frislam. Face à la jeunesse qui est née ou a grandi en Suisse, on ne peut faire l’impasse sur une connaissance de notre culture et du contexte dans lequel nous vivons. A ce titre, notons que tout un pan de la jurisprudence islamique est dédié à cette question: si la religion en tant que dogme est unique, elle doit tenir compte du lieu dans lequel vit le musulman. Comment voulez-vous qu’un imam trouve dans la religion des réponses adéquates aux problèmes rencontrés par les jeunes musulmans s’il n’a pas lui-même grandi dans le même contexte?» Celal Yilmaz abonde: «Nos imams sont envoyés par le gouvernement turc pour un mandat de cinq ans. Bien sûr, c’est une occasion pour nos jeunes de se rapprocher de leur langue d’origine. Mais leur culture est double. Or, nos imams ne connaissent pas la Suisse et n’ont que peu de temps pour se familiariser avec leur environnement. Le risque d’un décalage est donc grand.» Pour Fehim Abazi, qui a étudié la théologie islamique en Egypte et les cours de français à l’Université de Genève, la formation a néanmoins ses limites: «Aujourd’hui, ce qui est proposé au sein des universités en Suisse n’est pas suffisant. Les imams doivent être formés en théologie, mais au sein de Facultés de théologie islamique, dirigées par des professionnels musulmans. Malheureusement, la communauté musulmane en Suisse ne dispose pas d’une telle structure.»

La création d’une telle formation théologique d’ici vingt ans apparaît comme une évidence pour nos interlocuteurs. Or, la communauté musulmane ne dispose pas de moyens suffisants pour «produire» ses propres imams. Elle doit donc s’accommoder d’universitaires formés au MoyenOrient et en Afrique du Nord, notamment, sans compter sur la présence d’autodidactes. Aujourd’hui, ces communautés vivent essentiellement de dons, et les fidèles sont pour beaucoup des bénévoles. La reconnaissance des communautés musulmanes par l’Etat suisse serait un plus. «Les autorités comme les communautés pourraient ainsi contrôler les imams qui arrivent en Suisse», analyse Fehim Abazi.

Qu’est-ce qu’un imam?

Le titre d’imam, comme celui de pasteur, n’est pas protégé, indique Pascal Gemperli, président de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM). Le mot vient de l’arabe «Amam» qui signifie «devant». En allemand, le terme «Vorbeter» est souvent utilisé. Un imam est donc celui qui est devant, qui guide la prière. «Si je guide la prière dans ma famille, je suis l’imam de ce moment-là», dit-il.

Dans le contexte européen, l’imam de la mosquée prend beaucoup d’autres fonctions, comme celui de guide spirituel, aumônier, médiateur, porte-parole pour les médias.