Davos: les Eglises protestantes s'attaquent à la guerre en Afghanistan

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Davos: les Eglises protestantes s'attaquent à la guerre en Afghanistan

Samuel Ramuz
28 janvier 2011
De gauche à doite: Sakena Yacoobi, Radoslaw Tomasz Sikorski, Susanne Wille (journaliste SF), Haroon Kharga, Martine van Bijlert, Ulrich Tilgner (correspondant SF). © Photo - CC BY-NC par +ecumenix

Quel est le rôle de l'Occident dans la débâcle afghane? Jeudi, au coeur de Davos, le 9e Open Forum empoignait l'épineuse question lors de sa première soirée. « Les Américains financent l'action des talibans », a lancé le correspondant de SF Ulrich Tilgner.


, à Davos

De Kaboul aux Grisons. Le voyage imaginé par la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) a drainé un bataillon de plus de 450 curieux jeudi soir à l'Aula de la Schweizerische Alpine Mittelschule davosienne. Sur scène, cinq invités de marque avaient répondu à l'appel de l'Open Forum, petit frère depuis 2003 du fameux World Economic Forum (WEF), co-organisateur de l'événement (lire ci-dessous).

La victoire par les armes? A quel prix? Parmi eux, le journaliste alémanique Ulrich Tilgner, fin connaisseur de la région, s'est montré très critique au moment de tirer un bilan après plus de neuf ans de présence des forces militaires occidentales en Afghanistan. « La victoire par les armes reste possible, mais à quel prix ? (ndlr: on ne compte plus les milliards de dollars dépensés depuis 2001) », s'est-il interrogé. « C'est clair, on ne peut plus s'offrir cette guerre », a répondu Radosław Tomasz Sikorski, ministre des Affaires étrangères polonais, et à ce titre responsable politique des quelque 2600 ressortissants polonais engagés sur le terrain.

Et le politicien d'ajouter: « Ce pays ne nous appartient pas. » Faut-il en déduire que l'ISAF (Force internationale d'assistance et de sécurité, sous l'égide de l'OTAN) l'aura quitté en 2014, année où le président américain Obama compte aussi retirer ses troupes? On pourrait le croire à l'écoute de l'Afghan Haroon Kharga, impresario du chanteur Farhad Darya, véritable star locale et fervent militant pour les droits de l’homme (retenu à New York jeudi). « Nous pouvons aujourd'hui compter sur une démocratie, un parlement, un gouvernement. Et cela grâce aux Occidentaux », a-t-il avancé. Vraiment?

Plusieurs intervenants, dont la Hollandaise Martine van Bijlert, co-directrice de l’Afghanistan Analyst’s Network, ont cependant mis le doigt sur la corruption qui sévit à tous les échelons de l'Etat islamique présidé depuis 2004 par Hamid Karzaï. La spécialiste ne croit donc pas à un retrait des troupes selon le calendrier prévu. « Cette année marque les 10 ans de l'offensive et se présente donc comme une année charnière. Mais toutes les années sont des années charnières... », a-t-elle noté, le sourire jaune.
«Vous quitteriez le pays alors que nos enfants souffrent ? » « Vous avez promis de nous soutenir et vous quitteriez le pays alors que nos enfants souffrent de maladies et crèvent de faim? » Sakena Yacoobi, présidente et directrice de l'Afghan Institue of Learning, n'a pas mâché ses mots. Très active sur le front de l'éducation, la militante pour les droits des femmes n'a pas non plus masqué sa peur d'un retrait des troupes. « Pour que les femmes puissent s'exprimer politiquement (ndlr:elles représentent 60 % de la population), elles doivent d'abord apprendre à lire et à écrire », s'est-elle exclamée. Or, si la situation s'est nettement améliorée et que des femmes étudient aujourd'hui par exemple en faculté de médecine, ce n'est le cas que pour une minorité d'entre elles.

Mortalité infantile record, exode massif, conflits ethniques, concentration des richesses chez 5% des Afghans: le tableau, de Kaboul à Kandahar, paraît bien noir. « Anéantis par 30 ans de guerre avec l'ex-URSS, l'Afghanistan en aura besoin d'autant pour se reconstruire »,  s'est risqué Haroon Kharga. Radosław Tomasz Sikorski, lui, a préféré souligner l'émergence des chaînes de TV privées comme signe d'espoir. Quant à Ulrich Tilgner, titillé par la journaliste alémanique et modératrice Susanne Wille, il a préféré mettre en exergue les départs en week-ends à Dubaï des apparatchiks du pouvoir afghan. Selon lui, ils ne sont qu'un signe parmi d'autres des différents types de corruption qui rongent le pouvoir de l'intérieur.

 

Empoigner les problèmes du monde

« Nous ne sommes pas en dehors des grandes questions de ce monde, en particulier éthiques. » Pour Simon Weber, porte-parole de la FEPS, voilà ce que tente de montrer l'Open Forum depuis 2003. Les thèmes de la guerre afghane et de la crise de l'euro l'ont montré jeudi en ouverture de cette 9e édition, introduite par le nouveau président de la faîtière réformée suisse, le pasteur bernois Gottfried Locher.

Indépendance de l'Open Forum

Tous les invités sont choisis avec l'accord des responsables du WEF, qui prend par ailleurs en charge une partie des frais liés à l'organisation du Forum. « Mais nous gardons notre indépendance de choix », précise Simon Weber. Les débats sont menés par des journalistes aguerris de la chaîne alémanique SF (qui les diffusent pour une part en direct).

Mais empoignent-ils aussi les questions qui touchent au coeur de la vie des Eglises? Ou comptent-elles pour beurre dans cette station grisonne transformée en camp retranché? Le débat prévu vendredi soir sur la thématique « Croyance et Eglises » parle de lui-même. Et si les hélicoptères de l'armée suisse continuent leur ballet et charrient les grands de ce monde, on ne peut douter que la FEPS joue, sous le soleil radieux de Davos, pleinement son rôle. S.R.
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