La jeunesse a célébré le 500e anniversaire de la Réforme à Genève

Plongée dans le festival Reform'Action qui s'est tenu ce week-end à Genève. Un peu moins de 5'000 jeunes se sont retrouvés autour de différentes activités: ateliers, célébrations, concerts, performances scéniques ... La manifestation se pensait comme un festival et a mis l'accent sur la dimension festive de la rencontre. (Laurence Villoz / Marie Destraz / Max Idje / Sonia Zanou / Guillaume Henchoz)

Vendredi soir, 3 novembre, plus de 4700 jeunes âgés de 14 à 18 ans débarquent en gare de Genève. L’équipe de bénévoles et les employés des CFF qui encadrent leur arrivée ont été bien briefés.  Les groupes sont rapidement dirigés vers différents points de sortie dans une ambiance résolument festive. Ils vont participer tout le week-end à Reform’Action, une importante manifestation organisée par la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), l'Eglise protestante de Genève (EPG) et des organisations évangéliques. Au menu : célébrations, ateliers, discussions, mais aussi concerts et performances. Reform’Action se pense comme un véritable festival à l’offre riche et variée: «Je suis venue pour célébrer les 500 ans de la Réforme et pour faire la fête!», lance une catéchumène en posant le pied sur le quai de la gare. Pour assurer la bonne tenue de la manifestation, l’organisation a mis les bouchées doubles: il a fallu loger les milliers de festivaliers sur 39 sites d’hébergement différents. Pour orienter et encadrer les participants, Reform’Action a pu compter sur pas moins de 660 bénévoles dont la moitié sont issus des Eglises libres et évangéliques. La grande majorité des inscriptions au festival provient des paroisses qui y envoient leurs catéchumènes. Constantin Bacha, pasteur à la paroisse de Neuchâtel le confirme: «L’Eglise réformée évangélique du Canton de Neuchâtel (EREN) a voulu que les catéchumènes viennent en nombre. C’est la première fois que la FEPS organise une manifestation de ce genre et c’est assez extraordinaire. Nous avons répondu présent.»

Rapidement, les festivaliers accompagnés par les jacks et leurs pasteurs rejoignent différentes églises en ville alors qu’une grande partie se dirige vers la cathédrale Saint-Pierre où une cérémonie de la communauté de Taizé les attend. Sous la houlette du prieur, frère Aloïs, la célébration se déroule dans une ambiance assez intimiste malgré la foule.

Les festivaliers se sont ensuite retrouvés devant le mur des Réformateurs pour un spectacle sons et lumières. La projection mêlant éléments historiques et actuels est soutenue par un dispositif scénique impressionnant: musiciens, tambours et cracheurs de feu accompagnent la projection. Constantin Bacha se montre enthousiaste: «C’était fabuleux d’arriver en gare de Genève et de se retrouver avec des milliers de jeunes venant de partout! La manifestation autour du mur des Réformateurs était un très beau moment… même si je trouve dommage que personne n’ait profité de prendre la parole pour dire un mot de bienvenue et marquer ce moment où on était tous réunis».

Après quelques heures de sommeil, les activités reprennent. La plupart des catéchumènes ont passé la nuit dans les salles de gym des collèges de la ville. Il est 9h30 et les premiers ateliers commencent déjà. Les participants se sont dispersés dans 40 ateliers déclinés en plusieurs langues: chant, danse, histoire de la Réforme, découverte de la cité de Calvin ou visite du CERN, entre autres. «J’ai participé à un atelier de braille. J’ai adoré pouvoir écrire des phrases et découvrir des passages de la Bible dans cette langue», raconte Maeva, âgée de 15 ans. «J’ai aussi entendu une conférence sur les chrétiens persécutés», ajoute l’adolescente.

Autre atelier, autre ambiance. A la maison de la catéchèse, Anne-Catherine Menu et sa comparse animent une série d’activités en lien avec l’écospiritualité. le groupe de catéchumènes «Lac en ciel» du bout du lac de Bienne vient d’arriver. Ils ont timidement déposés vestes et sacs dans l’entrée et ont pris place à même le sol. Les animatrices sont sur le point de commencer quand un second groupe fait son entrée. Ils sont en retard. Ce matin, dans la salle de gym qui les accueillait pour la nuit, le réveil s’est fait aux aurores, mais le petit-déjeuner, lui, n’a jamais pointé le bout de son nez. Au programme de l’atelier, du bricolage autour de capsules de café. Elles sont violettes, vertes ou orange. Leur opercule est percé. Entassées dans une cagette de bois, les capsules semblent attendre leur triste sort. Les animatrices parlent de l’importance du recyclage sous le regard ensommeillé des jeunes assis en tailleur. Pas le temps de rejoindre les bras de Morphée, on se traîne jusqu’à la pièce du fond aménagée pour l’occasion. Sur les tables recouvertes de toiles cirées, perles, pistolets à colle, planches en bois et morceaux de caoutchouc. Départ. On nettoie et on écrase les capsules de café, on sélectionne des perles, on choisit sa ficelle de caoutchouc. On rit un peu, on oublie beaucoup les consignes. Pendant deux heures, on crée, à partir de matériaux de récupération des petits pendentifs souvenirs déjà destinés aux parents.

Au temple de la Servette, on propose un autre type d’activités. En haut, à gauche, sur le mur, entre l’œuvre de verre figurative et la croix de fer, on distingue à peine le clip projeté: un groupe malgache danse et chante dans une rue. Dans la salle, les jeunes reprennent les mouvements, collés aux bancs du temple. Un jeune homme se lève, micro à la main. Au mur, le texte a remplacé l’image. Le chant malgache y est traduit en français, allemand et italien. Guidée par le jeune homme au micro, l’assemblée scande les paroles. Entre deux strophes, on décèle à peine le bruit sourd qui monte du sous-sol. Sur le plancher, face aux miroirs, on fait un pas de côté, en avant, on se croise, tout en tapant des mains pour garder le rythme. Une cinquantaine de jeunes se déhanchent un peu maladroitement sur des airs de hip-hop, puis de country dans une ambiance bon enfant. L’objectif de l’atelier: l’unité dans la diversité des cultures, qui fait écho au quartier multiculturel de Servette et de Genève. La musique s’arrête. Les jeunes s’assoient par terre. Un étudiant en théologie prend alors le micro, plonge son regard dans ses feuilles qu’il tient fébrilement et se lance dans un récit melting-pot de 10 minutes portant sur l’histoire protestante de Genève, la théologie de Calvin, l’installation des grandes banques privées qui siègent en ville, pour finir par lister les organisations internationales présentes dans la cité du bout du lac. 

Quelques grincements de dents

Mais la matinée n’a pas convaincu tout le monde. «Le pari de rassembler des jeunes de toute la Suisse voire au-delà a fonctionné, tout à coup, on ne se sentait plus être un petit groupe issu de la campagne, mais appartenant à la grande famille des chrétiens. Néanmoins, avec mon groupe, nous avons assisté à un atelier sur le témoignage où on a notamment entendu que les homosexuels étaient des menaces pour notre société et que les couples divorcés étaient mauvais. Entendre ce genre de choses est, à mon avis, très néfaste et totalement contradictoire avec le discours que nous tenons auprès des jeunes de notre Eglise. Nous en avons discuté avec eux immédiatement après l’atelier. Beaucoup étaient vraiment choqués», s’indigne Aude Collaud, pasteure pour l’aumônerie de la région Gros-de-Vaud - Venoge, dans le canton de Vaud.

Car si la fête est principalement organisée pour et par les réformés, ces derniers ont pu compter sur le soutien logistique et l’apport de bénévoles issus de différents mouvements évangéliques.  Dans certains ateliers et moments de célébration, la coloration réformée s’estompe, ce qui ne va pas sans susciter quelques grincements de dents. 

La méga teuf

La chose se confirme en début d’après-midi. Les festivaliers et leurs accompagnants se retrouvent à l’Arena, une des plus grandes salles de concert de Genève à deux pas de l’aéroport. Derrière les portes tambour, c’est la cohue. Il faut montrer patte blanche. On tend son poignet, on montre son bracelet, avant de dévoiler le contenu de son sac au personnel de sécurité. On accède ensuite à un grand hall dans lequel flotte une odeur de churros et de crêpe au sucre. C’est là que se trouvent les stands missionnaires DM- échange et mission et Mission 21. Sur une petite estrade, une animatrice commente un match de  «Bubble Soccer» tout en souhaitant la bienvenue aux nouveaux arrivants. «Welcome to Reformaction», répète-t-elle régulièrement dans un anglais aux intonations suisses allemandes. Dans un coin, une partie du staff finit d’installer la boutique à goodies de Switchfoot, le groupe de rock chrétien dont le concert débutera à la nuit tombée. On pénètre enfin dans la salle obscure où près de 4600 personnes sont en train de prendre place. Tout le monde est assis. Plus une chaise de vide dans le parterre. Les gradins sont assaillis. Sur un écran géant un chronomètre égrène les secondes jusqu’au coup d’envoi.  «Füf! Vier! Drü! Zwöi! Eis!»: le public scande le décompte et le show, tel une montre suisse débute à 15h pile sous un tonnerre d’applaudissements et de cris stridents.

La fête se veut fun et décontractée, loin des clichés d’une Eglise réformée austère et peu en phase avec la jeunesse. Le show mêle performances, danses, musiques, témoignages et prédications. Il règne comme un petit parfum de télévangélisme post-moderne et branché dans la grande salle de l’Arena. L’ambiance est festive et le public semble s’amuser. Toutefois quelques accrocs se font sentir. La chanteuse Deborah Rosenkranz témoigne. Des trémolos un peu artificiels dans la voix, elle annonce avoir surmonté son anorexie grâce à la prière. «Un jour, j’ai entendu mes parents prier dans leur chambre. Mon père disait à ma mère: Il faut qu’on continue à prier. Seul Dieu peut la guérir. J’ai ouvert la porte et j’ai prié avec eux. C’était le premier pas vers ma guérison et maintenant, grâce à Dieu je suis guérie.» 

Le responsable de Campus pour Christ Suisse, Andreas Boppart - alias Boppi - enchaîne avec une prédication d’un genre particulier: «Lorsque les choses dans ma vie se brisent, est-ce de ma faute? Lorsque je lançais une pierre sur les schtroumfs de ma sœur et que par mégarde la vitre, à l’arrière, y passait, était-ce de ma faute? Il n’y a pas que des vitres et des schtroumpfs qui se brisent dans la vie. Parmi vous, certains ont vécu des brisures: le divorce de leurs parents par exemple. Ces manifestations sont l’oeuvre du péché!»

J’ai l’impression que la Réforme s’est fait happer par une forme de propagande et cela me pose problème.
Aude Collaud, Pasteure

Victoria, une catéchumène genevoise du Centre-Ville Rive-droite reste songeuse face au discours: «Une célébration avec de la musique c’est cool,  mais je ne suis pas d’accord avec tout ce que j’ai pu entendre à l’Arena. Sur le péché notamment». Le pasteur Nicolas Lüthi qui accompagne ses catéchumènes renchérit: «Je suis étonné de voir à quel point les jeunes ont détecté ce qui ne jouait pas dans ce type de discours. Nous allons rapidement en parler ensemble et mettre des mots sur ce qu’ils ont entendu et compris». Le pasteur regrette aussi le fait que la cérémonie a laissé peu de place à la figure des réformateurs et à Luther à travers lequel on fête les 500 ans de la Réforme. 

Pour Aude Collaud ces éléments de langage ont un goût amer: «Ce genre de discours qui affirme que la prière sauve de tout est problématique. Est-ce que cela signifie que si je ne m’en sors pas, c’est que je ne prie pas assez bien?». Pour la pasteure du Gros-de-Vaud l’évènement a une teinte trop évangélique: «J’ai l’impression que la Réforme s’est fait happer par une forme de propagande et cela me pose problème. Pour moi, on ne revient pas assez au texte, alors que c’est justement un des fondements de la Réforme. C’est un peu comme si on avait peur de revenir à ce qu’on pourrait trouver dans la Bible.»

A la fin du show, certains catéchumènes mettent les voiles en direction du centre-ville alors que d’autres, plus âgés, restent et s’accordent une pause clope ou improvisent des chorégraphies, entraînés par le groupe de jeunes de DM-échange et mission autour de leur stand. Le dernier mégot écrasé, on retourne dans l’arène pour une nouvelle dose d’adrénaline christianisée dealée par le groupe californien  Switchfoot au rock punchy, mélodique et engagé.

La «night»  se poursuit ensuite en ville. Les festivaliers majeurs et vaccinés se sont donnés rendez-vous  à la «silent party» au temple de Plainpalais qui a visiblement eu beaucoup plus de succès que la «Nuit en prière» à l’église de la Pélisserie. Dans les oreilles, trois canaux distillent différents styles musicaux et pour s’hydrater, un bar bien fourni a pris la place de la table de communion. C’était aussi ça, Reform’Action !

Certains avaient les yeux qui piquaient un peu le dimanche matin au culte de clôture du festival, à la cathédrale Saint-Pierre. Menée par les pasteurs genevois Vanessa Trüb et Blaise Menu, la célébration était retransmise en eurovision. A la carte: Gospel, groupe de louange, choeur malgache, coeur maori et prédication haute en couleur. Encore une fois les jeunes étaient au centre. 

Pour aller plus loin :

 

L 'Eglise en quête d'une nouvelle jeunesse