«Nous sommes tous migrants!»

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Jean-Claude Métraux © Jean-Bernard Sieber / ARC

«Nous sommes tous migrants!»

Entretien
Jean-Claude Métraux est spécialisé dans l’accueil des migrants. A ses yeux, l’acceptation de notre propre vulnérabilité nous permet d’accueillir l’autre tel qu’il est.

L’Evangile de Matthieu lie de façon très étroite la faiblesse du Messie et sa perpétuelle migration. Pour vous, psychothérapeute auprès des migrants, comment la faiblesse et la migration sont-elles reliées?

Tout être humain est vulnérable dans sa nature par le simple fait qu’il est mortel. Il faut toutefois distinguer cette faiblesse qui nous est commune des périls que traversent certains migrants, impliquant une détresse réelle qui ne doit pas être acceptée.

Vous affirmez néanmoins que nous sommes tous migrants...

Oui, car même si nous ne nous déplaçons pas, la société change autour de nous, au point que nous pouvons nous sentir étrangers dans le monde où nous vivons. J’en ai pris conscience en repensant à ma grand-mère, qui ne s’est déplacée que de vingt-cinq kilomètres d’un village de la Broye à Lausanne, et qui n’a jamais réussi à s’intégrer dans son "pays d’accueil", Lausanne. Notre société a fortement "migré" entre les années 1985 et 1995, avec la chute du mur, le téléphone portable, internet, l’effet humain sur le climat, le néolibéralisme, etc.

Ces progrès techniques sont-ils également des signes de puissance?

Il est vrai que notre monde est gouverné par la volonté de puissance, ou de maîtrise, comme je préfère le dire. Derrière cette volonté de tout contrôler se cache un déni de nos limites, un refus de reconnaître notre propre vulnérabilité.

Vous en faites ainsi une lecture psychanalytique?

Tout être humain vit des pertes de sens. S’il tente de se les cacher, il poursuivra sa route en refusant toute remise en question, quitte à massacrer tous les enfants de Bethléem. Cependant, si le principal enfant visé survit au massacre, cela signifie symboliquement que la volonté de puissance du tyran est mise en échec. Hérode se ment à lui-même en tant qu’être humain et perdure dans son illusion de pouvoir infini. En tant qu’athée, j’interprète ici l’Evangile de Matthieu comme une création humaine, qui tire son sens de l’humanité de celui qui l’a écrit.

Et selon vous, cette illusion de pouvoir infini concerne aussi notre société?

Dans notre monde où règne la volonté de tout contrôler, la faiblesse est vue comme un défaut de pouvoir. Cette vision négative de la faiblesse conditionne notre approche des personnes venues d’ailleurs. La différence de l’autre est considérée comme un manque. L’étranger est perçu comme déficitaire. Par exemple, on parle de son incapacité à apprendre le français, de son manque de volonté à surmonter la douleur chronique, de l’absence de stimulation des parents migrants à l’égard de leurs enfants, de la violence qui serait propre aux Balkaniques ou à d’autres populations étrangères, etc.

S’agit-il de percevoir la faiblesse autrement?

Oui, comme pour d’autres mots importants du vocabulaire, on peut considérer la faiblesse de plusieurs manières. Au lieu de l’appliquer aux seuls migrants, on peut en faire un synonyme de la vulnérabilité de tout être humain, susceptible de tomber malade, de perdre son travail, etc. La conscience de notre faiblesse devient à ce moment-là une force.

La conscience de notre faiblesse est une force
Jean-Claude Métraux, thérapeute

Quels sont les effets de ce retournement?

La conscience de notre propre fragilité est une force, car elle permet la prise en compte de l’altérité. Nous ne percevons plus la différence de l’autre comme un déficit, mais comme une source possible d’enrichissement. Cette humilité permet de tisser des liens avec d’autres personnes faibles et vulnérables, et de créer des contacts sociaux à l’origine de nouvelles communautés.

Vous voulez dire que la conscience de notre faiblesse est nécessaire à la création du lien social?

Oui, car elle permet un meilleur ajustement à la réalité de chacun. Pour créer l’entente d’êtres humains de cultures et de religions différentes, il s’agit de prendre en compte leurs similitudes fondamentales, qui se situent du côté de cette fragilité commune face à l'existence humaine. Il s’agit là d’un socle possible de reconnaissance mutuelle, permettant la construction de sens partagé. Si l’on met en relation des personnes qui ne reconnaissent pas leur finitude, cela crée des exclus et des inclus, des autochtones et des migrants, des tyrans et des persécutés, des écarts de richesse entre le Nord et le Sud, etc.

Il n’en reste pas moins que les migrants qui arrivent chez nous sont souvent complètement démunis?

C’est évident. Non seulement ils sont démunis, mais ils sont dans un état de survie qui les oblige à demeurer figés dans le présent immédiat. Cela compromet à la fois tout usage de leurs ressources passées et toute construction de leur futur. Les politiques européennes et nord-américaines ont pour effet de prolonger cet état de survie, creusant ainsi le fossé entre les migrants et la société d’accueil. 

Cela permet-il de comprendre pourquoi certains migrants semblent refuser de s’adapter à notre culture?

C’est effectivement le cas de certains. Cela s’explique dans la mesure où les personnes en état de survie ont tendance à se recroqueviller sur leur identité héritée, seules bien qu’elles soient convaincues de pouvoir perpétuer. C’est uniquement en offrant un véritable environnement de sécurité aux personnes que nous accueillons que nous leur permettons d’abandonner progressivement leurs mécanismes de survie, afin de construire des appartenances plurielles nourries de leurs divers mondes.