La force de l'apparente faiblesse

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La fuite en Egypte par Fra Angelico © Wikimedia Commons

La force de l'apparente faiblesse

6 décembre 2017
La force et la faiblesse ne se trouvent pas là où on les imagine. François Vouga, théologien et professeur de Nouveau Testament, déjoue les apparences. Dans le récit de l’enfance de Jésus de l’Evangile de Matthieu, une confiance forte habite Joseph, tandis qu’Hérode, déstabilisé, se livre à la violence gratuite.

Comment interpréter la figure de l’ange qui apparaît en songe à Joseph? Tout au long du récit que Matthieu compose de la naissance et de la petite enfance de Jésus, l’ange est présent. Là où l’on attendrait fragilité et dénuement, dans la naissance inattendue à Bethléem, la fuite en Egypte, l’exil et le retour compliqué à Nazareth d’un enfant et de sa famille constamment menacée, l’ange manifeste la protection divine.

Dieu veille. La force et la sagesse qui accompagnent la famille de Joseph ne s’opposent pas à la force du tyran Hérode, mais résistent et trouvent un chemin dans la confiance. La foi en la Providence traverse tout l’Evangile de Matthieu: on se souvient du soleil qui se lève sur les bons et les méchants, de la pluie qui tombe sur les justes et les injustes, et voici l’ange qui, à travers chaque crise, conduit Joseph et sa famille...

Fragilité et certitude

L’évangéliste Marc n’avait pas vu la nécessité de présenter un tableau de l’enfance de Jésus. Matthieu, qui a écrit son Evangile après Marc, en a pris l’initiative. L’évangéliste Luc l’a suivi. Les deux se sont servis de thèmes centraux de l’Ancien Testament, chacun à sa manière. Matthieu met en scène les personnages de Joseph et d’Hérode, qui renvoient aux grandes figures de l’histoire d’Israël : Joseph, le fiancé de Marie, dans le rôle du patriarche Joseph, fils d’Abraham et de Jacob; Hérode dans le rôle de Pharaon. La rencontre de Joseph et d’Hérode illustre ainsi un chemin qui répète celui de l’Exode et de l’Exil, et révèle leurs fragilités.

La situation de Joseph et de sa famille nous oblige à établir une distinction entre la fragilité et le désespoir. Fragiles, susceptibles d’être découragés, d’être brisés, de s’égarer ou de perdre
la vie, oui: en fuite, un homme, une femme, un enfant, auxquels Fra Angelico prête encore un âne, traversent deux fois le désert, vers le refuge offert par l’Egypte puis, au retour de leur Exil, jusqu’à Nazareth.

Faibles, sans recours possible à quelque force que ce soit pour faire valoir leurs droits ou assurer leur survie, oui: on n’aperçoit pas à l’horizon de garde armée descendre du ciel pour les défendre. Ils se trouvent sans protection contre la haine destructrice des puissants, ni défense contre la violence et la mort qui les menace. Mais ils ne sont pas désespérés, non: conduit, précédé d’étape en étape par la confiance en une Providence, Joseph avance avec sa famille avec une sage certitude. Matthieu représente cette certitude par la figure de l’ange qui lui apparaît en songe.

Une confiance fragile et créative

Evidemment, l’histoire de l’enfant Jésus sauvé de la colère d’Hérode ne fait pas oublier le drame des enfants de Bethléem massacrés par le tyran. Il ne sert à rien de fermer les yeux sur la dure réalité, devant les risques naturels qui font partie de la vie – catastrophes, maladies, accidents - ni sur l’inhumanité de l’humanité, sur les manques d’amour et sur la haine, sur l’injustice des rapports de force. Mais la confiance en la Providence que Matthieu met en scène pour Noël ne se laisse pas décourager par l’inhumanité, la fragilité humaine ou la faiblesse. Elle ne se laisse pas prendre par le désespoir, ni ne se résigne, mais elle tire parti des ressources données pour ouvrir des chemins de vie vers l’avenir.

La vulnérabilité d'Hérode

Les difficiles fragilités, celles qui se sont laissé vaincre par elles-mêmes, ne se trouvent pas dans la faiblesse de Joseph, mais bien ailleurs, du côté du roi tyrannique. Voyez, dramatique, la panique d’Hérode! On comprend bien que, selon Matthieu, l’enfant adoré par les mages ne le menace en rien. De quoi pourrait-il donc le menacer? De quoi exactement, d’ailleurs, Hérode aurait-il peur? Que pourrait-il encore perdre? La seule évocation d’un roi qui vient de naître le précipite dans le cauchemar. Fragilité de la couronne.

Et quelle joie la royauté lui procure-t-elle? La vie qui lui a été donnée trouve-t-elle là sa plénitude? A remplir son temps de la peur de perdre ce qu’il a? Disposant de tout pouvoir, le voici désespéré au point de dépenser toute son énergie à détruire la vie et ce qui pourrait réjouir les autres.

Surprenant, enfin, dans le récit de Matthieu, le peu d’engagement des grands prêtres et des scribes, alors que le sort du Messie devrait les concerner au plus haut point! Ils jouent un rôle crucial dans l’histoire: ce sont eux qui répondent à la question d’Hérode au sujet du lieu de naissance du Messie – Bethléem – et révèlent cet endroit aux mages. Ils provoquent du même coup les catastrophes qui vont suivre: la recherche désespérée de l’enfant par Hérode et le massacre gratuit des enfants du lieu.

L’hypocrisie des scribes

Les scribes consacrent leur vie à lire l’Ecriture, mais tiennent l’Ecriture à l’écart de leur histoire. Etrange fracture entre leurs convictions et leur réalité, qu’ils entretiennent par peur de leur propre fragilité! Leur attitude, Matthieu l’appelle hypocrisie. Leur compétence et leur savoir religieux cachent une incertitude fondamentale. L’illusion par laquelle ils se protègent est la forme de leur désespoir.

La scène de Noël composée par Matthieu présente le drame de la confrontation de l’universelle fragilité humaine avec elle-même. La véritable faiblesse est la peur de la faiblesse. Forts ne sont pas en eux-mêmes les puissants et les intelligents, mais la confiance. Elle donne l’imagination et le courage d’une créativité qui trouve dans la fragilité les sources de la vie, pour soi et pour l’humanité.