Malcom X et Martin Luther King, deux trajectoires politiques et spirituelles

© Guillaume Henchoz
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Pap Ndiaye
© Guillaume Henchoz

Malcom X et Martin Luther King, deux trajectoires politiques et spirituelles

L’historien américaniste Pap Ndiaye compare les figures de Martin Luther King et Malcolm X. Présent à Genève pour y donner une conférence sur le sujet, nous l’avons rencontré à l’Institut des hautes études internationales et du développement.

Malcolm X est un homme du Nord alors que Martin Luther King a grandi dans le Sud des États-Unis. Qu’est-ce qui différencie ces deux parties du pays?

Jusqu’au milieu des années 1960, le Sud est ségrégué. Sauf exception, la population noire n’a pas de droit de vote. C’est ainsi depuis la fin du XIXe siècle et l’instauration des lois Jim Crow. Un véritable régime d’apartheid corsète tout le sud du pays. Les lynchages y sont réguliers. Par opposition, le nord des États-Unis est très industrialisé. La population noire s’y installe à partir des années 1910, fuyant la violence du Sud. Dans le Nord, les lois de ségrégation sont évidemment moins dures et les noirs peuvent voter. Pour eux, c’est une forme de libération. Mais ils rencontrent la misère des ghettos, les difficultés économiques, bref, les demandes dans le Nord sont présentes et se font sentir de façon extrêmement vive à partir du milieu des années 1960.

Ces deux figures ont donc grandi dans des terreaux très différents?

Oui. Martin Luther King est issu des milieux bourgeois du Sud. Il est né au sein d’une famille respectée. Il a effectué des études de théologie et il a même obtenu un doctorat. Ce qui est assez rare pour un pasteur noir baptiste.  De son côté, Malcolm X vient d’une famille qui ne va pas tarder à éclater. Bien qu’il se montre brillant à l’école, il ne pourra pas poursuivre ses études. Ce n’est pas à l’université qu’il va se former, mais en prison. Malcolm X est un homme issu des ghettos noirs du Nord. C’est pourquoi il a toujours été en résonance avec la jeunesse des grandes villes de Détroit, Chicago ou New York.

On oppose souvent ces deux figures de la cause émancipatrice des noirs, pourtant à y regarder de près ils partagent un certain nombre de points communs.  À commencer par celui-ci: ils articulent tous deux leur action politique à leur foi…

Effectivement, leur rapport à la religion va jouer un rôle important. Martin Luther King suit les traces de son père et devient pasteur à Atlanta. Ses interventions en chaire ont rapidement beaucoup de succès. On connait la puissance de son verbe et de ses sermons. On ne peut pas dégager son engagement politique de son engagement religieux. Il s’agit de sauver les gens, ici et maintenant, pas forcément pour atteindre la Jérusalem céleste. 

Par contraste, Malcolm X s’est converti à l’Islam en prison entre 1946 et 1952. Mais pas n’importe quel Islam! Celui de Nation of Islam, une secte musulmane, créée une quinzaine d’années auparavant à Détroit, qui fonctionne selon des règles très strictes. À la tête du groupe, on trouve Elijah Muhammad, un chef peu charismatique, mais très puissant qui embrigade des milliers de jeunes noirs des ghettos de Détroit, New York et Chicago. Pour Malcolm X, son engagement dans Nation of Islam relève du nationalisme noir. Il s’agit moins de réclamer l’égalité comme le fait Martin Luther King que valoriser le monde noir qui pourrait vivre de manière séparée d’un monde blanc. Pour Nation of Islam, les noirs sont issus d’une tribu perdue d’Israël. Il y a donc toute une mythologie religieuse derrière le discours de Malcolm X. 

Pour Malcolm X tout comme pour Martin Luther King, la religion est intimement liée à leur combat politique. Mais il y a une différence de taille et ce n’est pas le fait que l’un est musulman tandis que l’autre chrétien. À mon sens, ce qui les sépare c’est que pour Martin Luther King, la religion est un facteur d’ouverture vers l’autre tandis que pour Malcolm X et le groupe Nation of Islam, la religion est avant tout un marqueur identitaire et communautaire.

Peut-on qualifier de «racistes» les idées de Nation of Islam?

Oui d’une certaine manière… Nation of Islam a un côté ségrégationniste très important. Les membres de la secte professent un discours qui affirme que noirs et blancs ne peuvent pas s’entendre. Cela relève du «séparatisme noir», une notion que Nation of Islam n’a pas inventé, mais reprend à son propre compte. Il est intéressant de noter que Malcolm X finit par quitter le groupe en 1964. On a beaucoup glosé sur les jalousies entre lui et Elijah Muhammad. Je crois surtout que sur le fond Malcolm X avait de plus en plus de problèmes avec le comportement sectaire de Nation of Islam qui ne lui permettait pas d’inscrire sa politique dans une perspective plus large et de nouer des alliances. Il quitte le groupe et fonde deux structures: l’une est religieuse et professe un sunnisme orthodoxe tandis que l’autre est laïque et vise à attirer les personnes non pratiquantes. À la fin de sa vie, Malcolm X a le souci de ne pas faire dépendre complètement son action politique de ses convictions religieuses. 

Il y a un autre aspect sur lequel ils ne seront jamais d’accord, c’est la question de la violence…

Effectivement, même s’il faut apporter quelques nuances: Malcolm X n’est pas fasciné par la violence. Il ne croit pas à sa dimension rédemptrice, mais il ne l’exclut pas pour autant. De son côté, Martin Luther King exclut la violence comme moyen d’agir collectif. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il exclut l’autodéfense. Lorsqu’il s’implique à Montgomery pendant le boycott des bus de 1956, ses visiteurs sont surpris de trouver des gardes armés autour de sa maison ainsi que des armes disséminées dans plusieurs pièces. Il veut pouvoir se défendre si des suprémacistes tentent de lui faire la peau. King n’est donc pas dans une posture sacrificielle où il s’agirait d’attendre la mort. Mais il exclut la violence comme moyen politique. Il a conscience que le rapport de force est extrêmement défavorable aux noirs et que si ces derniers se lançaient dans des formes d’actions violentes, la répression serait vraiment terrible. C’est donc une pesée d’intérêts très réaliste qu’effectue Martin Luther King.

À cela s’ajoute une position philosophique qu’il emprunte à Gandhi: la non-violence est une expérience de transformation de l’adversaire. Il s’agit de le convaincre et de faire triompher la justice de manière à ce qu’il n’y ait aucun perdant. Cette philosophie ne pratique pas la naïveté sacrificielle, mais se base aussi sur une appréciation réaliste des rapports de forces. Martin Luther King a des échanges extrêmement vifs avec les membres du mouvement Black Power qui le considèrent comme trop mou, comme quelqu’un qui a passé tous les compromis. Cette critique est injuste, car elle fait l’impasse justement sur la radicalité des convictions de King.

Mais les deux hommes finissent par se rapprocher, non?

Ils sont souvent présentés comme étant aux antipodes l’un de l’autre. On aime rappeler les mots durs que Malcolm X a eus à l’encontre de Martin Luther King suite au discours de Washington, «I have a dream». Malcolm X a dit que ce n’était pas un rêve qu’il faisait, mais un cauchemar. S’il y a une sorte de rapprochement, c’est après la mort de Malcolm X. Martin Luther King gauchise son discours en s’attaquant à la question de la pauvreté et en dénonçant avec beaucoup de vigueur l’impérialisme américain dans le contexte de la guerre du Viet Nam. Il se distancie alors des démocrates qui l’ont soutenu, mais qui se sont empêtrés dans cette guerre. Le Martin Luther King qui meurt assassiné en 1968 est un homme amer. Beaucoup de ses compagnons de lutte se sont détournés de lui. Ils ne comprennent pas le sens de la nouvelle campagne contre la pauvreté qu’il s’apprête à lancer. Ils le voient d’abord comme un représentant du monde noir et lui reprochent de s’être aventuré trop loin dans les revendications sociales.