«L’armée attend du soldat une capacité à réfléchir à sa propre action et à en rendre compte»

Bataillon de soldats français en marche © Istock / Gwengoat
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Bataillon de soldats français en marche © Istock / Gwengoat
Bataillon de soldats français en marche © Istock / Gwengoat

«L’armée attend du soldat une capacité à réfléchir à sa propre action et à en rendre compte»

Entretien
Quelle est la place de l'éthique au sein de la Grande Muette? Focus sur l'armée française avec Kévin Buton-Maquet, assistant à la Faculté de Théologie de l'Université de Genève et spécialiste de l'éthique de l'institution militaire.

Quels sont les défis et les dilemmes auxquels est confronté l’individu qui s’engage dans une armée en tant que soldat?

Que les motivations soient patriotiques ou professionnelles, en s’engageant dans l’armée il faut soutenir l’effort de guerre et être prêt à tuer. Le premier défi éthique consiste à gérer sa participation à la violence de la guerre. Le second défi est celui de la légitimité de l’engagement, car la pertinence de l’action violente est nouvelle. Il ne s’agit plus de garder les frontières. Les conflits sont aujourd’hui extérieurs, il peut donc être difficile d’identifier leurs raisons, qui dépassent la simple réponse à une agression.

Quelles solutions sont mises en place?

L’armée développe des vertus militaires. Car, si l'on se bat pour la troupe et l’intérêt de son pays, sur le terrain, ce n’est pas source de motivation. Ses valeurs restent abstraites. Pour qu’elles deviennent concrètes et efficaces, l’armée restitue donc l’action du soldat dans un mode de vie communautaire, une fraternité d’arme. Elle développe des règles de conduite et une cohésion, au quotidien, qui fonctionnent alors comme des références communes, à un comportement de groupe.

S’agit-il d’une nouvelle stratégie?

Le développement d’une cohésion au sein de l’armée est une constante de l’histoire. La nouveauté réside dans la tension entre l’éthique collectiviste pensée par l’armée et la contrainte du droit international. Les Conventions de Genève (ndlr : traités internationaux qui dictent les règles de conduite en cas de conflits armés) doivent être connues et appliquées. Or elles sont perçues sur le terrain comme des contraintes extérieures qui ne reflètent pas la réalité, et non comme des références éthiques ou des normes.

Il ne faut pas voir le développement d’une éthique collective comme une privation de l’individualité
Kévin Buton-Maquet, éthicien

L’individu est-il relégué de sujet à objet?

Parler du soldat en tant qu’objet serait trop réducteur. La formation militaire demande de développer des automatismes, s’agissant des aspects techniques. Mais l’armée attend aussi du soldat une capacité à réfléchir à sa propre action et à en rendre compte. Il a notamment le devoir de désobéir à un ordre illégal. Il ne faut pas voir le développement d’une éthique collective comme une privation de l’individualité. Le fonctionnement de l’armée oblige le soldat à se positionner quant aux valeurs spécifiques que l’on attend de lui, à savoir privilégier l’intérêt du groupe plutôt que le sien. Mais cela ne signifie pas un abandon de sa réflexion individuelle. Il s’agit d’une confrontation entre l’individu que je suis et les valeurs partagées par l’armée, que j’accepte ou refuse. En ce sens, les défis éthiques du soldat français ne diffèrent pas de ceux du soldat suisse. Un soldat n’a de sens que s’il se prépare à faire la guerre.

L’aumônier d’armée est-il un vis-à-vis pertinent pour le soldat?

Oui. Dans l’armée française, il est hors hiérarchie. Il s’adresse d’égal à égal à son interlocuteur, qu’il soit général ou soldat. L’aumônier écoute la souffrance, il est le premier infirmier de guerre. Sa fonction thérapeutique est reconnue par l’institution. Elle dépasse la question religieuse. En France, il est d’ailleurs perçu comme un modèle de laïcité réussie. Il n’en reste pas moins témoin d’une Parole, tout en appartenant à l’armée.