La paroisse n'a pas encore dit son dernier mot

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Sortie de culte au temple de Colombier © Pierre Bohrer

La paroisse n'a pas encore dit son dernier mot

Le rôles des paroisses est en discussion dans plusieurs Eglises de suisse romande. Comment être auprès de chacun et que privilégier?

Sur quelle base la relation entre un croyant et son Église se construit-elle? Les activités du fidèle? Ses affinités théologiques? Son lieu d’habitation? Le modèle d’organisation des Églises en paroisses, définies principalement par des critères géographiques, est-il toujours en phase avec la société actuelle où l’on n’hésite plus à se déplacer, tant pour les loisirs que pour le travail? «Il n’y a pas de question taboue», reconnaît Christian Miaz président du Conseil synodal (exécutif) de l’Église évangélique réformée du canton de Neuchâtel (EREN). «Le rôle de la paroisse devra être discuté dans le cadre du projet EREN 2023, qui vise à mettre à jour le Règlement de l’Église. Ce que je constate c’est qu’en 1960, il y avait 46 catéchumènes pour la seule paroisse de La Coudre-Monruz. En 2003, elle a été rattachée à Neuchâtel et aujourd’hui nous avons une douzaine de catéchumènes pour l’ensemble de la ville. Je pense que la fusion des paroisses en 2003 a permis de gagner vingt ans, mais que de nouvelles formes ecclésiales doivent être trouvées!» 

L'heure des choix

Alors que les Églises repensent leurs priorités, les défenseurs de la paroisse traditionnelle se réveillent. C’est le cas de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud (EERV) dont le synode débattra début mars des dotations en ressources humaines des différents organes. Dans le rapport concernant ce point, on peut lire: «le Conseil synodal (exécutif) a mesuré à de nombreuses occasions, tout au long des quinze derniers mois, les attentes et les craintes suscitées par cette échéance. Il a notamment entendu la préoccupation de voir les paroisses disparaître [...] et le besoin d’innovation.»

Des tensions sur la question des ressources entre paroisses, aumôneries et nouvelles formes ecclésiales sont aussi apparues lors du récent débat sur les ministères pionniers au Consistoire de l’Église protestante de Genève (EPG), début décembre. Plusieurs délégués de paroisses ont alors fait savoir qu’elles ne disposaient plus des ressources nécessaires pour mener à bien leur mission. «C’est une erreur d’opposer les modèles», prévient Emmanuel Fuchs, président de l’EPG. «Le modèle paroissial est encore le lieu le plus missionnaire. Simplement, il y a un certain nombre de personnes pour qui le lien est tellement distendu avec les Églises que la paroisse n’est plus le lieu où ils vont naturellement chercher l’Évangile.»

Président du Conseil synodal de l’EERV, le pasteur Xavier Paillard souligne que le phénomène n’est pas nouveau: «Dès les années 1960, l’Église a diversifié sa manière d’être communauté et de témoigner de l’Évangile en actes. La logique territoriale a laissé davantage place à une logique de réseaux et des aumôneries ont été créées d’abord dans les prisons et les hôpitaux, puis dans les EMS et dans divers lieux de vie, rappelle-t-il. Rien ne remplace l’appartenance à une communauté multitudiniste, car l’idée, c’est de rencontrer des gens différents.»

Eglises des villes, Eglises des champs

«En zone rurale, les paroisses se portent plutôt mieux», ajoute Xavier Paillard. «Même sur Genève, canton-ville, il existe une différence entre ville et campagne», abonde Blaise Menu, modérateur de la Compagnie des pasteurs et des diacres de l’EPG. «C’est surtout en ville, où le modèle paroissial est le plus remis en cause, qu’il y a urgence à trouver de nouvelles formes ecclésiales», complète-t-il. «Je pense qu’il y a une limite psychologique. Les gens peuvent être retenus soit par la distance, soit par un obstacle géographique, soit par une frontière symbolique entre deux régions, par exemple une rivière. La distance entre un point de départ et un point d’arrivée est une problématique complexe pour le fidèle déjà âgé, en milieu rural. Elle se mesure dans la pénibilité de l’effort que demande le déplacement pour atteindre sa destination», estime Yves Bourquin, président du Synode de l’EREN. Il explique ainsi une plus grande fidélité aux paroisses territoriales dans les zones rurales. 

De fait, dans les cantons ruraux ou dans ceux où les réformés sont minoritaires, les paroisses ne sont pas vraiment remises en cause. «Elles constituent le lieu de référence des réformés fribourgeois. Alors qu’ils sont souvent dispersés dans les districts, la vie paroissiale demeure le lieu de rassemblement, de vie communautaire, de communication avec les autres réformés. Les ministères spécialisés sont, du fait de notre position minoritaire, relativement peu représentatifs de la vie réformée dans notre région», tranche par exemple Pierre-Philippe Blaser, président du Conseil synodal de l’Église évangélique réformée du canton de Fribourg. «La tendance d’autres Églises à individualiser les offres me semble quelque peu hasardeuse, arbitraire, et soumise à des oscillations.»

Le libre marché des paroisses

Autre tendance: la concurrence entre paroisses. Dans plusieurs Églises romandes, il existe des paroisses qui, en raison d’une couleur théologique différente, parviennent à attirer des fidèles d’autres localités. «La question n’est pas qu’un paroissien de Morges demande une dérogation pour s’inscrire au Mont-sur-Lausanne parce qu’il préfère cette couleur théologique. La question c’est quand un paroissien du Mont dit ne pas s’y sentir accueilli», analyse Xavier Paillard. Il ajoute: «la question que l’on peut aussi soulever, en particulier en ville, c’est de savoir si l’Église se doit d’être multitudiniste au niveau de la paroisse ou de la région.»

«Les aumôneries et autres ministères pionniers sont souvent rattachés à une logique cantonale», rappelle enfin Blaise Menu. «À l’EPG, nous avons aussi telle activité émergente portée par des paroisses. Ne faudrait-il pas encourager celles-ci à s’investir dans ces différents ministères émergents plutôt que de les croire en concurrence avec elles?»

 Des fidèles acteurs de la vie paroissiale

«Les Vaudois voient un peu la paroisse comme un service public avec, au centre, un pasteur qui est là pour eux», prévient Xavier Paillard. «Il faut redéfinir la paroisse comme une communauté de croyants qui se réunit pour célébrer l’Évangile.» Les fidèles de l’EPG doivent déjà apprendre à ne plus être de simples consommateurs de services spirituels: «Nous ne pouvons déjà plus assumer financièrement la présence d’un pasteur par paroisse: les ministres travaillent déjà en équipes au niveau régional», explique Emmanuel Fuchs. Mais alors que le rôle des laïcs n’a jamais été aussi important, «il devient difficile de trouver des personnes qui s’engagent. Surtout dans les organes institutionnels», regrette Christian Miaz. «Les paroisses sont plus grandes, la charge sur les bénévoles est importante

Pour Yves Bourquin, pas question pour autant de renoncer aux organes de l’Église. «Dans le récit du sacrifice d’Isaac, ce n’est pas Dieu qui empêche Abraham de commettre le sacrifice, mais un envoyé. Sans cet ange, Abraham n’aurait pas accompli la volonté de Dieu, mais sa propre interprétation de cette volonté. Pour moi, la démocratie en Église joue précisément le rôle de l’ange qui la retient de commettre cette erreur.» Il s’inquiète donc: «Tout le système institutionnel est construit sur un modèle paroisses-synode (presbytéral-synodal). Or, maintenant, des groupes ecclésiaux plus libres se rattachent à d’autres modèles (par intérêt notamment: groupe de jeune, groupe de visiteurs, passionnés d’études bibliques, etc.). Ces groupes tendent à dépasser les frontières territoriales. Quelle est leur existence institutionnelle? Quels sont leurs droits? Ont-ils mot à dire en temps que groupe indépendant sur la direction de l’Église? Ont-ils une existence possible dans le modèle presbytéral synodal?»