Les réformés minoritaires se serrent les coudes

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Les réformés minoritaires se serrent les coudes

Autonomie
En Suisse romande, l’Eglise réformée est minoritaire dans les cantons du Jura, de Fribourg et du Valais. Si les réalités diffèrent, la reconnaissance étatique et la cohésion des réformés sont les ingrédients de la pérennité.

Ils sont un peu plus de 20 000 en Valais (6 %), plus de 40 000 sur Fribourg (13 %), et près de 8 000 dans le canton du Jura (9 %). Sur ces trois terres de tradition catholique, les réformés sont minoritaires. Ils n’en sont pas moins vaillants. La reconnaissance étatique qui les dresse au même rang que leur grande sœur catholique est un gage de légitimité dont les trois institutions sont conscientes. Par ailleurs, elles profitent du chemin tracé par l’Eglise catholique pour s’assurer une visibilité.

«Nous nous serrons les coudes et nous avançons ensemble», affirme Gilles Cavin, pasteur à Sierre et vice-président du Conseil synodal de l’Eglise réformée évangélique du Valais (EREV), qui résume ainsi la réalité des Eglises réformées minoritaires des cantons du Valais, de Fribourg et du Jura. Etre minoritaire renforce l’identité. «Il y a une prise de conscience de sa confession et de son identité réformée lorsque l’on vit dans un canton catholique», observe Pierre-Philippe Blaser, président du Conseil synodal de l’Eglise évangélique réformée du canton de Fribourg (EERF). A tel point que, dans ce canton où l’Eglise réformée est entièrement financée par l’impôt ecclésiastique prélevé sur l’impôt cantonal des réformés déclarés, ces derniers n’hésitent pas à cocher la case de la confession sur leur déclaration de revenu. A l’heure où la baisse du nombre de réformés en Suisse romande interroge les Eglises sur une alternative au système paroissial, qui ne fait plus l’unanimité, c’est bien à ce modèle que les Eglises minoritaires doivent leur succès.

«La paroisse est un lieu familial, c’est là que la communauté vit et partage. A Sierre, la paroisse fonctionne sur le mode du téléphone arabe. Contrairement au canton de Vaud, il n’y a pas une église par village. En Valais, les gens n’hésitent pas à prendre leur voiture et à faire plusieurs kilomètres pour se rendre au culte», décrit Gilles Cavin. En Valais, comme à Fribourg, l’identité est paroissiale et locale. Même constat dans le Jura, où les trois paroisses réformées bénéficient du statut de collectivités de droit public et jouissent de la personnalité juridique.

Des Eglises enviées

Le nombre de réformés fribourgeois croît d’environ 1 % par année. Le bas Valais connaît aussi une tendance à la hausse, mais moins conséquente: 2000 nouveaux membres ont rejoint l’EREV depuis six ans. Une situation qui a de quoi faire rêver les Eglises des cantons majoritairement protestants. Le phénomène s’explique principalement par la migration. Le développement de l’industrie et le prix des terrains attirent les Bernois au nord du canton de Fribourg, et les Vaudois dans le sud, mais aussi dans le bas Valais, depuis la seconde moitié du XXe siècle. C’est à la migration que ces deux Eglises doivent leur naissance. «Les paroisses valaisannes ont été créées avec l’arrivée des travailleurs au XIXe siècle», explique Gilles Cavin.

Sur Fribourg, un premier nid de réformés voit le jour à Morat, qui passe à la Réforme au XVIe siècle et devient un territoire protestant. «La Singine catholique bénéficie de l'arrivée de paysans bernois dès le XIXe siècle, important avec eux leur foi. Le XIXe siècle voit arriver des protestants dans différentes régions du canton, à l’image des villes de Fribourg et de Bulle. Aujourd’hui, la culture réformée fribourgeoise est plurielle, influencée par d’autres traditions cantonales», analyse Jean-François Mayer, historien des religions et directeur de l’Institut Religioscope. L’EERF grandit et ses finances en sont positivement impactées, mais cette autonomie financière lui donne aussi des sueurs froides. Les paroissiens sont actionnaires. Ils ont des attentes. «La masse de travail augmente, particulièrement auprès de la jeunesse, des familles, des nouveaux arrivants et des bénéficiaires d’actes ecclésiastiques», note Pierre-Philippe Blaser. Et la transmission est assurée par les anciens attachés à leur confession. Ainsi, l’EERF occupe solidement le terrain et profite du tracé catholique. Les célébrations œcuméniques sont régulières.

En Valais aussi, on convoite l’alliance avec les catholiques et on envie le relais étatique qu’est le parti démocrate-chrétien. Pour Vincent Lafargue, curé dans le Val d’Hérens, le travail en commun est une évidence. «Les réformés doivent se sentir chez eux. Il faut y être attentif. S’ils profitent de notre aura, nous tirons à la même corde. Le Valais est un territoire chrétien. Cette identité est forte.» La force des réformés valaisans est leur engagement, qualifié de quasi-militance par Gilles Cavin: «Au Conseil synodal, le président est défrayé à 20 %. Les ministres prennent sur leur temps de travail. Quant aux laïques, ils sont bé- névoles.»

L’EREV et l’EERF reconnaissent disposer d’un autre atout de taille, celui de pouvoir dispenser la catéchèse sur le temps scolaire, laquelle s’ajoute au cours obligatoire d’Ethique et culture religieuses, inscrit au Plan d’Etude romand. Il s’agit d’un enseignement de onze journées en Valais et d’une heure par semaine à Fribourg, facultatif et donné en paroisse. Cette prise de contact privilégiée avec les enfants et leurs familles a un impact positif sur les effectifs. 

L'exception jurassienne

Contrairement aux deux autres Eglises minoritaires, «l’enseignement religieux et catéchétique dispensé par les Eglises ne fait pas partie du programme scolaire», rappelle la loi scolaire du canton du Jura. Et ce n’est pas la seule différence. «Aujourd’hui, le canton du Jura n’est pas une terre de migration», affirme Carole Perez, pasteure à Delémont. A l’époque de la Réforme, le territoire jurassien est séparé en deux. Au sud, le Jura bernois est protestant. Au nord, le canton du Jura est catholique. La Constitution de 1848 octroie la liberté de culte et engendre une perméabilité entre les deux zones. Chaque confession se développe. Aujourd’hui, Carole Perez voit quelques jeunes familles s’installer, «mais elles ne se tournent pas vers l’Eglise en premier. D’ailleurs, ce sont les personnes âgées de 25 à 40 ans qui constituent la majorité des sorties de notre Eglise», poursuit-elle. Dans sa paroisse de Delémont, avec près de 4000 membres, la pasteure se dit privilégiée. «L’enjeu aujourd’hui est le soin à apporter aux nouveaux arrivants. A ce titre, l’œcuménisme est gage de survie. » L’Eglise réformée jurassienne compte trois paroisses. Elle est réunie en Union synodale avec les Eglises de Berne, dont elle est issue, et de Soleure, également minoritaire dans son canton. L’alliance baptisée «refbejuso» est stratégique. Elle permet d’entretenir des contacts et de renforcer sa présence auprès de la population. Cette réalité de l’Eglise jurassienne minoritaire n’est pas sans nous rappeler celle partagée par les autres Eglises réformées romandes, qui s’interrogent sur leur avenir, avec plus d’inquiétude que ses sœurs valaisanne et fribourgeoise.

Les raisons de la croissance protestante en terre fribourgeoise (Emmanuelle Jacquat / Nouvelle R)

«La raison de l’augmentation des protestants est liée à l’attraction économique du canton, sa démographie et le bilinguisme» suppose Pierre-Philippe Blaser, président du Conseil synodal (exécutif) de l’Eglise évangélique réformée du canton de Fribourg. Dans le canton de Fribourg, qui est situé entre deux grands cantons protestants, Berne et Vaud, de nouvelles entreprises s’implantent et les loyers y sont intéressants. «Malgré la possibilité administrative de sortir de l’Eglise, une immense majorité des protestants reste attachée à l’institution et s’acquitte consciemment de sa contribution ecclésiastique», remarque le président.

Pierre-Philippe Blazer constate que «dans le canton de Fribourg, nous ne connaissons pas, ou alors très peu, la vague laïque teintée d’idéologie que nous voyons parfois à l’œuvre dans d’autres cantons romands.» Avec les célébrations et fêtes religieuses catholiques dans l’espace public, «ici, la religion fait partie de la vie, elle n’est pas un sujet tabou», confie-t-il. Le Fribourgeois suppose également que «si les Eglises bénéficient d’une reconnaissance, c’est aussi parce qu’elles participent à la cohésion sociale, à l’accompagnement des passages cruciaux de la vie, à la reconnaissance des minorités et de leur intégration.»