Les frontières entre la religion et la mythologie sont floues

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Tour de Babel / Peter Brueghel © Wikimedia

Les frontières entre la religion et la mythologie sont floues

21 février 2018
Entretien
L’exégète Thomas Römer, professeur au Collège de France, chaire des milieux bibliques et d’Ancien Testament à l’Université de Lausanne estime qu’une lecture historique de la Bible enrichit notre rapport au texte et ne remet nullement en cause les fondements de notre foi. Propos recueuillis par Frédérick Casadesus pour l'hebdomadaire français «Réforme».

Qu’est-ce qu’un bibliste?

Je pourrais vous répondre que le bibliste est quelqu’un qui a choisi la Bible comme objet de recherche et qui lui consacre la plus grande partie de sa vie. Mais cela pourrait provoquer des malentendus, des ambiguïtés, parce que certains considèrent qu’un bibliste est un fanatique de la Bible, qui ne voit la vie que par elle, au fond qui ne jure que par elle.

Ma conception est plutôt celle d’une personne qui essaie de comprendre l’origine et l’histoire des textes bibliques, de comprendre aussi comment ces différents livres ont constitué cette bibliothèque qu’est la Bible. Celle-ci ne se réduit pas à un support de lecture fluide ou de méditation — bien qu’il ne soit pas mauvais de s’y adonner.

Il faut, pour la comprendre, accepter d’user d’une méthodologie variée, comparer les manuscrits, les traductions, pratiquer des études littéraires, consulter les sources épigraphiques, des documents se rapportant aux contextes dans lesquels les textes bibliques ont vu le jour, l’archéologie, bref, garder l’œil et l’esprit ouverts, faire preuve d’un esprit d’investigation.

Les méthodes d’analyse et d’investigation se sont considérablement élargies depuis quelques années.

Oui. Traditionnellement, l’approche du texte était surtout philologique. En cela, je veux le souligner, les biblistes du XIXe siècle, notamment, s’inspiraient des méthodes et théories des spécialistes de Homère et vice versa. Leur intérêt était souvent de retrouver, grâce aux méthodes philologiques, le «Urtext» (le texte primitif, ndlr), en distinguant les passages originels des retouches et ajouts du ou des rédacteurs.

Certains dénoncent l’exégèse historico-critique, estimant qu’elle met en cause, par l’étude structurelle, sociale et littéraire du texte, les fondements de la foi. Que leur répondez-vous?

La critique historique est une démarche nécessaire et salutaire. L’héritage protestant s’y exprime et s’y épanouit. N’oublions pas que cette méthode est née d’abord dans les facultés protestantes de théologie, surtout dans les pays germaniques, articulée sur l’idée que chacun peut se sentir libre vis-à-vis du texte. S’il est vrai qu’aux débuts de l’exégèse historico-critique, même à l’intérieur de l’Église protestante, un certain nombre de voix se sont élevées pour en contester le bien-fondé, on peut dire qu’aujourd’hui la situation a changé.

Les Églises dites traditionnelles de la Réforme demandent à leurs pasteurs d’acquérir cette formation d’exégèse historico-critique et même au sein des Églises évangéliques dites libres, où les résistances demeurent majoritaires, on trouve des biblistes qui ne lui sont pas frontalement opposés. En ce qui concerne la foi, Martin Luther disait qu’on ne la possède jamais, dans la mesure où la foi est un devenir. Elle n’est pas un objet dont on pourrait se sentir propriétaire tout au long de sa vie.

On sait bien, pour ne citer qu’un exemple, que la foi d’un enfant de dix ans ne peut se comparer avec la foi d’une femme ou d’un homme de quarante ans. Bien sûr, au début, chacun peut croire que la Bible est le reflet des événements qui se sont déroulés tels qu’ils sont décrits. Mais très rapidement, quand on l’étudie, la Bible montre que ce n’est pas comme ça qu’elle veut être comprise.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples illustrant cette affirmation?

Nous disposons de récits parallèles qui ne disent pas exactement la même chose. Dans la Bible hébraïque, ce sont les livres de Samuel et des Rois, d’un côté et les livres des Chroniques, de l’autre. Selon le livre de Samuel, David entreprend un recensement dont Dieu lui-même lui a insufflé l’idée; par contre dans le premier livre des Chroniques l’inspirateur n’est pas Dieu, mais Satan!

Ainsi les livres de Samuel et des Rois sont-ils repris dans les Chroniques, suivant une théologie très différente. Mais on ne nous demande pas de choisir l’une au détriment de l’autre. Rappelons aussi que dans le Nouveau Testament les quatre évangiles ne concordent pas sur tout ce qu’ils rapportent de Jésus. Lire le texte biblique de manière attentive permet de comprendre que ce n’est pas un discours cohérent par lequel un dogme veut s’imposer au lecteur. La Bible elle-même nous encourage à respecter l’analyse historico-critique.

L’analyse du Pentateuque a, ces dernières années, connu de grandes modifications. Lesquelles?

Jusqu’au milieu des années 1970 dominait la «théorie documentaire» qui postulait du fait qu’à l’origine le Pentateuque était composé de quatre documents, le Yahviste, le Élohiste, le Deutéronome et l’Écrit sacerdotal — documents jadis indépendants, que l’on aurait fusionnés, comme si on avait réuni les quatre évangiles dans un seul écrit. L’exégète et théologien allemand Gerhard von Rad avait même parlé des Lumières salomoniennes dans lesquelles il situait le plus ancien des quatre documents, le Yahviste. Dans une sorte de projection rétrospective de Frédéric de Prusse sur les temps bibliques, il imaginait même autour du monarque une cour brillante.

Aujourd’hui, cette vision est abandonnée, au moins en Europe. L’archéologie nous a permis de vérifier que l’existence d’un empire salomonien qui aurait dominé les peuples et les territoires de l’Égypte à l’Euphrate est tout simplement historiquement impossible. Certains vont même jusqu’à remettre en cause l’historicité de ce roi. Je ne vais pas jusque-là, mais je confirme que certains des textes ou des grandes actions qu’on lui attribue ne sont pas de lui.

le fait qu’il n’existe pas de modèle capable de faire l’unanimité doit être saisi comme une chance. Ainsi pouvons-nous disposer d’une véritable liberté d’interprétation. N’ayons pas peur de l’analyse, le texte résiste bien.
Thomas Römer

Parlez-vous de son fameux jugement?

Tout à fait. Si vous lisez l’histoire du jugement de Salomon, vous verrez que son nom n’apparaît jamais. C’est toujours «le roi». Il est probable, et je ne suis pas le seul à le penser, qu’il s’agisse d’une histoire qui circulait depuis de très nombreuses années dans la région et que l’on a insérée pour illustrer la formidable sagesse de Salomon. Il en va de même de la Reine de Saba.

Aux confins de l’Éthiopie, les reines ont existé. Mais pas avant le septième siècle avant Jésus-Christ. L’idée qu’une reine ait existé au dixième siècle est impensable. On voit par là ce que j’appelle une rétroprojection. De la même façon, nous ne sommes jamais parvenus à reconstituer les quatre documents dont on présuppose l’existence distincte.

On repère les textes P — rédigés par des prêtres, d’où le sigle P — que l’on peut facilement identifier par le style, le vocabulaire, voire par la théologie — dont on peut bâtir un récit indépendant. Mais les autres textes, dits "non P", sont datés de nos jours d’une époque plus récente que le règne de Salomon.

En Europe au moins — aux États-Unis certains chercheurs ou enseignants utilisent encore la théorie documentaire — , cette situation peut paraître inconfortable. Mais, comme je le dis à mes étudiants, le fait qu’il n’existe pas de modèle capable de faire l’unanimité doit être saisi comme une chance. Ainsi pouvons-nous disposer d’une véritable liberté d’interprétation. N’ayons pas peur de l’analyse, le texte résiste bien.

En est-il de même au sujet de Moïse, un personnage auquel vous avez consacré un ouvrage?

Je me suis beaucoup intéressé à lui parce que c’est la figure fondatrice du judaïsme. On peut lire le Pentateuque, depuis l’Exode jusqu’à la fin du Deutéronome, comme sa biographie. Il naît au début du livre de l’Exode, et le dernier chapitre du Deutéronome raconte sa mort.

D’ailleurs, dans la tradition luthérienne, les cinq livres de la Bible sont appelés «livres de Moïse». Cette formule donne l’impression que Moïse avait lui-même écrit le texte, alors que nous savons que ce n’est pas la réalité. Mais cela dit la force de la personnalité de Moïse dans la Tradition. Moïse est le médiateur par excellence puisque c’est lui qui reçoit toutes les lois qu’il doit transmettre au peuple.

C’est une révolution politique, parce que, dans le Proche-Orient ancien, l’idée que la divinité donne les lois à un médiateur est normale, mais ce médiateur ne saurait être autre que le roi. Le fait que dans la Bible aucun roi ne reçoive une loi est en soi un phénomène extraordinaire, qui signifie que, pour vivre selon la Loi, il n’est pas nécessaire de recourir à la royauté, ni même à l’existence d’un pays. Le judaïsme a ainsi inventé la séparation non pas de l’Église et de l’État, mais du religieux et d’une légitimation politique. Pour cette raison-là surtout, Moïse est un personnage central, qui ouvre les voies de l’intelligence de la Torah.

Je vous ferai remarquer que le judaïsme, au moins jusqu’en 1948, a été une religion de diaspora car, au contraire du christianisme et de l’islam, qui sont rapidement devenus des religions d’État, le judaïsme a pu survivre parce que la Torah n’était liée qu’à une pratique de lecture et d’interprétation.

Dans quelle mesure la technique numérique vient-elle en aide aux chercheurs?

D’abord, d’une façon banale, mais très marquante: internet met en relation des savants qui, jusqu’à son apparition, ne se croisaient qu’une ou deux fois par an, lors de colloques ou de rencontres fortuites. Aujourd’hui, nous pouvons échanger des informations en temps réel comme si nous travaillions ensemble. Cela contribue, comme vous le devinez, au développement de la recherche.

Mais les outils informatiques autorisent également les regroupements de mots avec une rapidité fantastique. En un clic, il est possible d’établir des rapprochements fructueux qu’il fallait parfois plus d’une journée à réaliser. L’analyse numérique des styles d’écriture promet beaucoup. Il est enfin possible de lancer des approches mathématiques, d’analyser le texte biblique en fonction d’une objectivation. C’est une technique encore balbutiante, mais je participe moi-même à de telles recherches, avec des chercheurs et des mathématiciens de l’université de Tel-Aviv.

Voici quelques mois, vous avez présenté Vinciane Pirenne-Delforge, à l’occasion de sa leçon inaugurale au Collège de France en chaire de religion, histoire et société dans le monde grec antique. Elle encourage à regarder la mythologie grecque comme une religion. La religion serait-elle une mythologie?

Les frontières entre la religion et la mythologie sont floues. Je pense qu’il faut réhabiliter le mythe. En France, le terme est souvent péjoratif alors que le mythe est essentiel. La création du monde, qu’est-ce d’autre qu’un mythe? En prenant la racine de ce mot, le grec «mutos», on voit bien de quoi il s’agit: c’est un récit fondateur qui prend sa vérité quand une communauté se reconnaît en lui. Donc, je pense que cette opposition entre mythe et religion est à repenser. Longtemps, les Européens ont eu une conception positiviste de la vérité. Dans leur esprit, elle se confondait avec l’historicité.

Mais, pour ne choisir qu’un épisode emblématique du récit de l’Exode, il est difficile d’imaginer que trois millions de personnes aient pu traverser en une nuit quelque mer dont nous ne savons même pas où elle se trouvait exactement. On pourrait évidemment dire, et certains le font: «Si ce qui est écrit dans la Bible n’est pas vrai, alors toute sa crédibilité s’effondre.» Mais je pense qu’il faut réfléchir autrement. Ce qui compte n’est pas l’historicité, mais l’affirmation du récit de création d’un peuple qui, en retour, se reconnaît en lui et trouve ainsi son identité. Évidemment, il faut ensuite s’interroger sur des situations historiques qui ont permis la mise par écrit d’une telle histoire, et ainsi explorer de nouvelles hypothèses.

Le Collège de France n’offre-t-il pas cette opportunité à ses professeurs?

Donner ces cours en cette institution est une très bonne chose. La devise du Collège est: «Le savoir en train de se construire». Contrairement à l’université, où les professeurs doivent enseigner un curriculum afin que les étudiants puissent passer leurs examens, ici, on peut tester des hypothèses.

Quand elles ne se vérifient pas, le professeur doit admettre qu’il a fait fausse route et recommencer autrement. Cette ouverture d’esprit, dont le public est si friand, stimule tout le monde. En dehors de l’École pratique des hautes études (EPHE), je ne vois guère que le Collège de France pour offrir une telle opportunité.

Vous êtes suisse, d’origine allemande. Quel regard portez-vous sur les différences d’appréhension de la religion en France et en Allemagne?

Il est clair, même si l’on regarde la place de la Bible dans l’enseignement universitaire, qu’hormis en Alsace-Moselle il n’existe pas de faculté de théologie d’État en France. Une telle situation résulte d’une mauvaise interprétation de la laïcité. En Allemagne, il est fréquent qu’un député cite des adages de la Bible même s’il n’a pas la foi. Ici, ce n’est pas le cas. Il est vrai que la traduction de la Bible par Luther a forgé, unifié la langue allemande et donc placé la Bible au centre de notre culture commune.

En France, la Bible et par extension la religion semblent devoir être confinées aux Églises et lieux de culte. En dehors de l’Institut européen en sciences des religions, et de la cinquième section de l’EPHE, c’est le désert. Et je ne parle pas de l’enseignement secondaire, duquel toute culture générale religieuse paraît bannie, alors qu’en Allemagne un cursus d’analyse historico-critique est enseigné à tous les jeunes gens. Il ne fait aucun doute que les différences entre les deux pays se retrouvent dans le domaine de la laïcité. En Allemagne, la religion n’est pas considérée comme relevant seulement de la sphère du privé. Bien que la pratique religieuse ne soit pas beaucoup plus élevée en Allemagne qu’en France, les Allemands trouvent normal que les Églises, notamment, soient aussi des acteurs sociaux.