Les ressources humaines sont-elles l’ultime ressource du protestantisme?

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Les ressources humaines sont-elles l’ultime ressource du protestantisme?

Chronique
Et si on interdisait la présence de pasteurs dans les Synodes? Une telle proposition témoigne surtout du «néant théologique et intellectuel qui résulte des tendances technocratiques en cours dans les Eglises réformées», affirme notre chroniqueur de la semaine.

D’ordinaire, on tend à penser que le protestantisme est passé maître dans l’exercice démocratique du pouvoir et que c’est un des points centraux qui le différencie du catholicisme. Je voudrais esquisser ici une vision plus contrastée de cette question, tant il est vrai que le théologien protestant que je suis est lui aussi appelé à pratiquer une forme acérée d’auto-critique interne et de ne pas se contenter d’interroger le catholicisme de l’extérieur.

Prenons comme point de départ l’information récente selon laquelle une Eglise protestante de chez nous envisagerait de ne plus avoir de pasteurs dans son Synode. L’argument peut se résumer de la manière suivante : étant donné que les Synodes s’occupent notamment des questions de statut, de cahier des charges ou de salaires des pasteurs, la participation des pasteurs au Synode conduirait pour eux à un conflit d’intérêts. Si on pousse l’argument à l’extrême, on pourrait dire la même chose des laïcs (même quand ils sont bénévoles) et proposer un Synode purement formel, privé du moindre membre. Trêve de plaisanterie. Le surgissement d’une telle proposition témoigne plutôt du néant théologique et intellectuel qui résulte des tendances technocratiques en cours dans les Eglises réformées, en tout cas dans le domaine de l’ecclésiologie et des pratiques institutionnelles. La spécificité des Eglises de la Réforme, comme devrait nous l’avoir rappelé la célébration de 1517, réside dans ce que la tradition protestante a nommé le système presbytérien-synodal. La mise en forme de ce système peut varier. Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne se réduit pas au congrégationalisme et qu’elle ne donne pas tous les pouvoirs aux seules paroisses. Mais, d’autre part, qui dit presbytérien-synodal dit aussi que les ministres (pasteurs et diacres) participent comme les laïcs au fonctionnement du Synode et des autorités synodales. La sagesse a toujours prévalu, qui tempérait le pouvoir traditionnel des pasteurs par un nombre plus grand de laïcs.

Ce qui précède tend à fonder le pouvoir synodal sur un modèle emprunté à la théologie du laïcat et des ministères et non pas sur des considérations relevant en premier lieu d’une logique des ressources humaines.

Ma réflexion est en effet aussi la réponse partielle à tous ceux qui s’interrogent sur la fonction des ressources humaines dans les Eglises de la Réforme. Ces dernières années, nous avons vu ces ressources humaines monter en puissance. Les Eglises n’ont rien inventé. Elles n’ont souvent fait que suivre la tendance néo-libérale avancée d’un monde économique en principe efficace, mais souvent brutal et inhumain.

Ce que je mets donc en cause, c’est un usage technocratique et autoritaire des ressources humaines
Denis Müller, théologien et éthicien

Soyons clair : nous ne sommes pas opposé au fait que les Eglises recourent à un service de ressources humaines. Trop souvent les pasteurs ont abusé de leur pouvoir et de leur prestige symbolique et n’ont pas su reconnaître aux laïcs leur droit à la parole et à la décision. Les ressources humaines sont au service des autorités et des personnes. Mais elles demeurent subalternes, le Conseil synodal et le Synode doivent les contrôler et les limiter.

Ce que je mets donc en cause, c’est un usage technocratique et autoritaire des ressources humaines. Le problème est bien connu en ce qui concerne l’autorité exécutive que constitue le Conseil synodal par exemple. De tout temps, ces autorités se sont auto-désignées elles-mêmes (avec l’aval du Synode ou du pouvoir législatif) comme instance ultime de ressources humaines. Aujourd’hui, les ressources humaines existent souvent de manière indépendante ou autonome, avec le risque de dicter son rythme et des critères à l’exécutif. Mais on retrouve des modèles traditionnels plus anciens quand les ressources humaines sont confiées à un pasteur. L’autoritarisme a toujours été une tentation interne au protestantisme. Bien sûr, les pasteurs n’ont pas le monopole d’un tel autoritarisme, les laïcs pouvant facilement se glisser dans une posture analogue.

Le protestantisme, en résumé, doit résoudre la quadrature du cercle : utiliser l’outil des ressources humaines avec modération, tout en laissant à la réflexion théologique (des pasteurs, des diacres et des laïcs) le soin d’indiquer les finalités de l’Eglise et des ministères. Il est naturellement plus simple et plus facile de se réfugier paresseusement dans les seules ressources humaines. Mais qui dit protestantisme et Eglises de la Réforme dit complexité, dialectique et profondeur théologique.